Le Zéro de Conduite est né contre l’ennui, en 1973, dans un coin de Seine et Marne. Je connaissais l’endroit car deux ans auparavant, j’avais quitté le lycée de Coulommiers en pleine année scolaire et m’étais fait beaucoup d’amis dans la région. 
Nous étions une vingtaine de jeunes à nous retrouver les samedis, à glander sur le parking d’un foyer fermé de ce petit village (Pommeuse, ça ne s’invente pas). On tuait le temps avec des jeux dangereux (des rallyes sauvages), des comités de soutien, des grandes bouffes improvisées, des bœufs acoustiques, et déjà très influencé par les idées situationnistes, j’initiai également la bande à la pratique de détournements, dérives, happenings et autres actions ludiques. Ce foyer ne servait à rien ni à personne, mais il y avait dedans une grande salle et pas mal de locaux.Marre de ce gâchis, nous avons décidé de l’occuper, un squat, quoi.

Tous les mois, on organisait de grandes fêtes où des groupes rock, fanfares et autres allumés de la contre-culture venaient jouer gratuitement. À l’occasion de ces méga soirées qui se terminaient au petit matin par un petit déjeuner avec projection de films burlesques, on montait un spectacle que j’écrivais vite fait, une partition-maison pleine de dérision et destinée à être jouée par des non-professionnels. Ce fut d'abord une parodie de théâtre de boulevard, puis un parcours-labyrinthe-musée des horreurs, ensuite un faux-vrai cirque.
 Et puis un jour, je me suis un poil plus appliqué et j’ai pondu La Vie Aventureuse de Monsieur Normal. Avec de multiples petites scènes installées aux quatre coins de la salle et un groupe de musique ponctuant l'histoire, nous éreintions toutes les normalités, à commencer par la nôtre. Malmenée par une écriture sauvage ne respectant aucune unité, la pièce avait l'insolence d'un conte halluciné.
Ce spectacle au foyer fut un événement majeur qui propulsa ma vie sur scène pour plus longtemps qu'un entracte et engendra la formation d'une bande à provocation artistique.

On nous a demandé de jouer cette pièce ailleurs, ça a plu et à nous aussi. J’ai réuni la bande quelques jours après et je lui ai suggéré « et si on faisait ça à plein temps ? ». J’ai proposé un nom pour la troupe « le Zéro de Conduite » (Jean Vigo, mon propre parcours, le chiffre anti-hiérarchie...). La majorité a foncé et c’était parti ! Ceux qui restèrent sur le quai avaient déjà changé, suffisamment pour, de toute façon, donner une direction nouvelle à leur vie. Les furieux qui larguèrent les amarres ne savaient pas encore qu'ils partaient pour un voyage de plusieurs années, un voyage animé par des jours incroyables et des nuits inoubliables, un voyage agité par une tempête de délire visuel et verbal, un voyage où soufflerait un grand vent de folie intégrale...

Nous avons monté  la première tournée au flan en faisant croire aux directeurs de salles que la compagnie existait depuis trois ans, ça a marché. On voyageait dans des camions qui roulaient par miracle. Chacune de nos arrivées dans une ville nouvelle donnait lieu à un débarquement fracassant où nous déchargions le matériel sous les regards atterrés des organisateurs. Après le spectacle, nous dormions sur place, littéralement, dans la salle elle-même ou au mieux hébergés par des spectateurs ouverts.


À part ma pomme et mon pote inséparable de l’époque (Dudu) qui m’avait suivi dans ce délire et était tombé aussi amoureux du coin, du projet et, l’enfoiré, de mon ancienne copine, tout le monde glissait avant ça sur des rails qui n’avaient rien d’artistiques. Le Zéro de Conduite réunissait donc, tout sexe confondu (ce qui était rare à l’époque), des voleurs, des râleurs, des bagarreurs, des anars, des zonards, des bizarres, des rigolos, des charlots... Que du beau monde, le groupe idéal pour faire les clowns ! Tous se défoncèrent pour apprendre la musique, la comédie et les acrobaties.


Comment attendre d'un groupe aussi dingue d'être un exemple de vertu artistique ? Et pourtant, il répondit étonnement présent au rendez-vous de l'essentiel. Le moment du spectacle demeurait sacré, un cercle magique à respecter. Funambules sur la lame de la provocation, nous domptions nos humeurs pour faire nos numéros, jongler avec les mots et voltiger d'une image à l'autre. Les professionnels de l’évaluation se demandèrent en pure perte si c'était du théâtre. La liberté de ton, les ruptures de genre et l'improvisation dominaient tellement dans nos spectacles que si un imprévu arrivait, il s'en trouvait immédiatement intégré à l'histoire. Très franchement, j'en arrivais même à espérer l'incident pour tester nos capacités d'adaptation.

 Le ton était donc résolument libertaire et pourtant, la troupe se produisait absolument partout. J’avais l’habitude de dire « on joue partout...même dans des théâtres », et c’était vrai ! des chapiteaux, des usines occupées, des piscines, des squats, des amphis, des hôpitaux, des granges...et parfois une vraie salle de spectacle.
Même si j’écrivais les textes et les musiques, l’ambiance de travail était très collective. Ce fut sans doute une erreur sous forme de pudeur, non pas de ne pas revendiquer cette part, je m’en foutais, mais bien de laisser croire aux autres que la création pouvait être chose facile, ne pas leur faire mieux comprendre la somme de travail que représente l’écriture, la mise en scène, la dramaturgie ; travail que j’effectuais souvent la nuit ou pendant les pauses, isolé de l’agitation du groupe. Mais bon, dans le feu de l’action, je pensais sincèrement qu’il ne fallait pas en faire tout un pataquès et qu’il y avait d’autres priorités.

 À la fin de cette pièce, j’ai enchaîné sur l’écriture d’une deuxième : « Bye Bye le Bagne » (inspirée de la vie du voleur Marius Jacob qui aurait croisé les Marx Brothers dans un cabaret déjanté de la belle époque !).


Là, il y a eu un écrémage naturel, un bon tiers s’était bien amusé mais ça n’était pas leur vie, pas leur place. D’autres ont rejoint le navire. Le recrutement était simple : on jouait dans une ville, une ou deux personnes nous suivaient et ceux qui tenaient, qui y tenaient, entraient dans la troupe même, et surtout, s’ils n’avaient aucune expérience théâtrale. La seule règle étant d’apprendre à jouer d’un instrument et le texte d’un ou plusieurs rôles.

Le rythme des tournées s’emballait, le tam tam jouait très positif sur notre nom, tout le monde voulait voir en vrai le cirque de ces barjots du Zéro.
Outre cette réputation grandissante, le gros de notre publicité résidait dans des sorties de rue (fanfare et cirque) que nous faisions dans la journée. Si une animation de rue nous mettait en présence d'un malotru ou d’un gougnafier (tel ce directeur butor de lycée chatouilleux qui nous envoya ses vigiles pour nous virer de son établissement en grève), les saltimbanques un peu branques de la troupe posaient, sans se faire prier, tambours et trompettes afin de se jeter dans la bagarre. L'animation dégénérait en pugilat. Une façon comme une autre de créer le buzz avant l’heure.


Le soir, chaque représentation se terminait par un concert et les spectateurs restaient pour danser. Nous avions largement de quoi assurer un orchestre. Beaucoup d’entre nous pratiquaient plusieurs instruments, moi le premier, je tournais à la guitare électrique, la basse, le violon, la trompette et la batterie.

 Les nouvelles recrues plaquaient tout du jour au lendemain en décidant de nous suivre dans la tournée en cours. Le Zéro de Conduite a connu des départs, des entrées, des retours. Il y a même eu un mort sur la route - Antoine, mon éternel ami. Dans la troupe, j’étais l’homme orchestre avec autour de moi un noyau dur d’environ sept comparses, le nombre d’éléments variant généralement de dix à quinze. Instinctifs, intuitifs et radicaux étaient nos choix. Très politisés, nous ne faisions aucune concession tant sur le plan artistique que sur la vie quotidienne ou la critique du pouvoir. Il faut dire qu’en parallèle de ses créations, la troupe servait de plaque tournante au milieu anarchiste et participait à pas mal d’actions.

À chaque nouvelle création, la troupe s’installait dans une ville différente (Toulouse, Bruxelles, Paris, Rome, Montpellier...), mais nous étions la plupart du temps sur les routes. Au fil du temps, nous avons bien sûr amélioré nos conditions (camions, salles de répétition, hébergement, décors, matériel lumière et son...). La partie purement artistique est elle aussi montée de plusieurs crans (écriture, jeu et mise en scène). Seule la logique financière basée sur le mode exclusif de l’autogestion n’a pas bougé jusqu’à la fin.

Les critiques de l’époque parlent de théâtre rock. Disons plus exactement que le Zéro de Conduite s’est nourri de deux influences principales : l’Internationale Situationniste et les Monty Python. Face à notre incroyable énergie, notre foisonnement créatif et notre totale liberté de ton, le milieu culturel de toute évidence louchait sur nous en même temps qu’il nous redoutait. Très loin des logiques de réussite ou de reconnaissance, notre seule ambition était de nous exprimer en s’amusant librement, et comme nous tournions comme des fous devant des salles archi combles, nous étions servis.

 L’aventure a duré onze ans et huit pièces (1973-84)  :

  • La vie Aventureuse de Monsieur Normal
  • Bye Bye le Bagne
  • Les Mutins du Grand Soir
  • Les Tueurs à Gag
  • Des Chrysanthèmes pour le Système
  • Arnaque à l’Art Cynique
  • Trio Déconcerto
  • Nuits Blanches

Tous ces spectacles montés sans l’ombre d’une subvention (à la fois, nous n’en demandions pas) se sont succédés avec la même débauche de textes, de gags et de parodies musicales, le tout orchestré dans un esprit de provocation n'épargnant aucune convention ni institution.
Les captations vidéo n’étaient pas encore monnaie courante, la com’ et internet n’existaient pas. Ces huit pièces ne furent jamais immortalisées (il m’arrive parfois de le regretter). Nous les voulions éphémères. Elles le restèrent. Je ne garde de cette période que quelques carnets gribouillés à la hâte. Au fond, le plus important reste de loin le souvenir intact de ces individus assez fondus pour participer à l'aventure peu banale d'une troupe atypique qui traversa la constellation du théâtre comme une étoile brillante et filante.

Un grand coup de chapeau à ceux qui avaient plus de moyens et ne se sont pas privés pour nous en faire profiter (je ne peux tous les citer), et curieusement certaines grandes salles parisiennes – entre autres donc : Théâtre Présent de la Villette, la Cartoucherie de Vincennes, le Palais de Glaces (le directeur du moment nous avait vu dans un festival et nous a accueillis pendant plus d’un mois), mais aussi à la ville de Bruxelles pour son chapiteau place Forest où nous avons monté « Bye Bye le Bagne », à la ville de Toulouse pour nous avoir permis de jouer à la Halle aux Grains devant 1000 personnes, à il Cielo teatro à Rome, à Jacky Ohayon (actuel directeur du théâtre Garonne) qui nous a programmés régulièrement dans sa première salle, à Jérôme Savary, qui nous avait déjà invités au festival d’Avignon sous le chapiteau du Grand Magic Circus et qui plus tard, fraîchement nommé au centre National de Béziers, nous a prêté sa belle sono et nous a carrément filé les clefs du théâtre Grammont pour monter notre dernier spectacle « Nuits Blanches ».

Lentement mais sûrement, le côté foutraque des créations a laissé la place à plus d’exigences artistiques et d’autres éléments plus pros ont rejoint l’aventure (Michel Gronoff, Brigitte Cirla, Dominique Maurin, Marie Vayssière, Emmanuel de Gouvello...). À part ceux-là, la plupart de ceux qui ont continué dans la voie artistique après ont monté des compagnies qui travaillent dans la rue (Madeddu/les Piétons, Caty Avram/Générik Vapeur, Barthélémy/Kumulus, Boubouche et Cacahuète...).

Quant à moi, avant de partir pour le cinéma et finalement me consacrer entièrement à l’écriture, j’ai prolongé l’aventure du Zéro de Conduite en lui faisant deux enfants très ressemblants - le big-band de Los Cracos et le solo Vous Rire quand moi Souffrir. Merci au passage à Royal de Luxe (encore peu connu) qui à Montpellier a donné son spectacle en caravane pour rabattre du monde à notre concert sous le chapiteau de Los Cracos, au Cirque Grand Céleste qui m’a hébergé pour mes répétions et au clown Django Edwards qui m’a permis de jouer mon solo au Splendid.

Après cette folle tempête, j’ai soufflé seul, un grand coup.
En fait, j’avais plus envie de quitter la vie en groupe et le tout nomade que la scène elle-même (la preuve, c’est que je la retrouve de plus en plus aujourd’hui). Mes désirs allaient plus vers une évolution personnelle (écriture de romans, de films, vivre une histoire d’amour plus longue, dormir dans un vrai lit...), incompatible avec la vie en accéléré menée au Zéro.

La troupe du Zéro de Conduite a donc pris fin en 1984 comme elle avait commencé, sans s’excuser.
Dans cette lassitude de tout et même de nous, les individus n'étaient pas seuls en cause. Nous n’avions plus vingt ans, certes, mais tout le contexte avait changé. La fantaisie déchantait ; une ère de recyclage allait faire le grand nettoyage dans les idées. Après la révolution idéologique, la révolution technologique, après la critique, la course au fric. L'art aussi passa à la douche froide. Le courant alternatif et l’esprit collectif  consumés, les saltimbanques se mirent à hanter les coulisses du pouvoir pour mendier des subventions et suivre les sentiers battus d'une culture coupée en brosse où rien ne dépassait. L'irrespect disparu, la provocation devint chic et l'impertinence ronflait dans les télés branchées. 
Nous n'avions décidément plus notre place dans ce programme de limaces.

 J’avoue qu’après toutes ces années dynamite, il n’est pas évident de se recroiser les uns les autres. Nous vivions si fort et si vite que ça ne facilitait pas un échange plus apaisé par la suite. La vie en groupe peut être un enrichissement ou un appauvrissement de la personnalité. Ça tient à un fil fragile qui consiste à préserver un équilibre savant entre vie communautaire et jardin secret, mais c'est avant tout un boxon permanent et parfois, ça a du bon. 

 Aujourd’hui, je sens plus souvent cet état d’esprit qui était le notre dans le cirque qu’au théâtre, mais j’espère toujours revoir chez les générations émergeantes d’artistes une pêche équivalente, car si les spectateurs prenaient une claque, ça ne témoignait pas du talent particulier de l'un d'entre nous, mais bien de l'incroyable énergie collective et la forte insolence qui émergeaient de nos créations. Soudés par cette attitude incompatible avec tout compromis, la force de nos rapports avait créé un nouveau rapport de force, capable de détourner le chant des sirènes en parodies musicales endiablées où dansaient les indomptés.

Le Zéro de Conduite restera un fantastique éclat de rire qui tonne encore dans l'humour du son. J'ai appris, grâce à lui, qu'on pouvait vivre ses rêves au lieu de rêver sa vie... Merci !

 

La folle histoire du Zéro de Conduite
Los Cracos

Dominique Zay et Django Edwards

Sur scène avec Django Edwards
Des Chrysanthèmes pour le système
Arnaque à l'art cynique
Nuits Blanches
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